Site du Mouvement Démocrate de Lot-et-Garonne
dimanche 31 mai 2009, par
Cet article est une réponse au courrier que m’a adressé Jean Dionis du Séjour, également publié sur son site
Tombeboeuf, le 31 mai 2009
Monsieur le Député,
Vous avez tenu à m’informer personnellement par courrier de votre chronique à propos du récent ouvrage de François Bayrou, pensant que vos réflexions m’intéresseraient, et sollicitant mes commentaires. Je vous en remercie.
Pour commencer, permettez-moi de vous dire ma satisfaction de vous voir faire une chronique sur ce thème. Cela est du sans doute à la proximité que vous avez eu avec François Bayrou, proximité affective au moins, même si la proximité d’opinion s’est peu à peu distendue (à mon avis dès 2005, bien avant les élections présidentielles, dès l’avènement de « l’UDF : Parti libre », préfiguration du Mouvement Démocrate d’aujourd’hui). C’est également du à votre ouverture d’esprit qu’on ne peut que vous reconnaître, et apprécier.
J’ai également apprécié que vous ne fassiez pas au livre de Bayrou cette critique un peu rapide de « pamphlet anti-Sarkozy », que font ceux qui n’ont lu que les 15 premières pages, ou pire, les soit-disant « bonnes feuilles » sélectionnées par des chroniqueurs avides de bons mots, mais pas nécessairement d’analyses. Dommage pour eux ! Ils ratent ainsi le cœur du livre : la confrontation de deux modèles de société, l’un au service du plus fort (le plus riche, le plus puissant, le plus médiatique, le plus… - peu importe, tant que ce soit « le plus »), et l’autre au service de l’homme, en commençant par les plus faibles d’entre eux.
Votre chronique comporte 3 parties. Dans la première, on ressent l’émotion d’amis qui évoquent des souvenirs communs. Je la perçois, j’y suis sensible, la respecte bien sûr, et ne la commenterai pas : cette émotion vous appartient, ainsi qu’à l’auteur d’ « Abus de pouvoir ».
Dans la seconde partie vous dressez un constat, le même que celui que dresse François Bayrou : les inégalités augmentent et nous nous perdons dans une société de l’Avoir, plutôt que dans une société de l’Etre. Je ne suis pas surpris que nous partagions cette observation, et que nous regrettions cette évolution, que personnellement je juge absolument dramatique.
Mais vous attribuez cette évolution à la mondialisation, et là nous sommes en désaccord. François Bayrou, et sa famille politique, attribuent cette évolution à un courant politique, démarré il y a plus de 30 ans, et dont la lignée naturelle est Thatcher, Reagan, Bush-père, Bush-fils, et Sarkozy. Ce sont bien ces hommes politiques qui ont choisi de laisser la mondialisation gouverner le monde, en croyant au mirage de l’autorégulation, et en abandonnant à l’une des missions premières du politique : réduire les inégalités et l’injustice, afin d’assurer la cohésion de la communauté. Si la mondialisation nous entraîne vers ces dérives, nous attendons de nos élus qu’ils prennent l’initiative, plutôt que de nous laisser glisser vers la loi du plus fort. J’aime particulièrement lorsque François Bayrou qualifie ce modèle non pas de néo-libéral, car il n’y a rien de nouveau là-dedans, mais de paléo-libéral : un retour à l’âge des cavernes, où l’inégalité était la règle.
Savoir si comme le pense François Bayrou, à l’inverse de vous, cette dérive fait partie d’un plan, ourdi par Nicolas Sarkozy, prémédité et caché, en devient accessoire. Le fait est que lorsqu’il prononce cette phrase « Une société égalitaire, c’est le contraire d’une société de liberté et de responsabilité », le message est clair, violent, et pour beaucoup d’entre nous, inacceptable.
D’ailleurs, vous n’adressez pas le fond dans votre critique. Vous donnez quelques exemples de « pragmatisme à toute épreuve » (pour reprendre vos termes). J’y ai plutôt vu au mieux des mesurettes loin des mesures nécessaires, au pire des illusions en trompe-l’œil, mais jamais une politique d’initiative, à la mesure des défis de nos sociétés.
Sur le fond, j’aurais aimé vous lire sur ce que Bayrou appelle la « politique inégalitaire en France » :
— sur les évolutions de notre politique fiscale, qui exclut les plus… riches, de l’effort de solidarité du RSA,
— sur l’abandon de la politique cherchant à assurer la même qualité d’enseignement et d’éducation sur l’ensemble du territoire national (carte scolaire, concurrence entre établissements…), même pas accepté par impuissance, mais recherché avec conviction et puisé au rapport Minc de 1994 : « il faut donc trouver le niveau d’inégalités nécessaires pour assurer le dynamisme de l’économie »,
— sur les réformes qui font passer la gestion avant la mission (celle des hôpitaux par exemple).
J’aurais également aimé vous lire sur les questions de valeurs :
— sur la condescendance à l’égard de l’Afrique, intolérable pour tout humaniste,
— sur les atteintes multiples portées à la laïcité, valeur fondamentale de notre République.
J’aurais aimé enfin vous lire sur les questions de démocratie :
— sur les évolutions dangereuses de notre modèle de justice,
— sur les liens croissants entre médias, instituts de sondage et pouvoir,
— sur le mariage de raison entre entreprises et politiques.
Je n’ai pas trouvé cela. Mais j’ai trouvé une analogie rugbystique qui me laisse particulièrement sceptique. Vous décrivez le Président comme capitaine d’équipe. Cette image est sans doute juste, et elle m’inquiète. Au rugby, il y a un match, des vainqueurs et des perdants. Le capitaine emmène son équipe au combat, la motive contre l’adversaire. Je ne peux alors m’empêcher de penser à cette belle phrase d’un ami commun, Jean Lassalle, qui écrit « les victoires d’aujourd’hui appellent les revanches de demain ». Un chef d’état, comme tout dirigeant, n’est pas un capitaine d’équipe, encore moins un chef de bande. Son rôle est de bâtir la cohésion de la communauté. Cela se fait nous l’avons dit, en luttant contre l’injustice et contre l’inégalité. Cela se fait autour de valeurs (et la « valeur-argent » n’est pas celle qui « fera la maille »). Cela se fait également en respectant la sensibilité, les diversités, en créant ensemble, plutôt qu’un imposant aux uns les victoires des autres. La pratique du débauchage (faussement assimilé à de l’ouverture), est un parfait exemple, digne d’un chef de bande, et non d’un chef d’état. Le passage en force des réformes des hôpitaux, de la justice, des universités… toutes faites contre l’avis même des professionnels en est un autre. L’humiliation et la vexation comme outil de management, à l’égard des journalistes, des syndicalistes et des hommes politiques encore un. Chef de bande, oui, sans doute…
Vous terminez en nous disant ne pas regretter votre choix de 2007. Moi non plus ! Entre un projet inacceptable à mes yeux, et un projet incohérent, le non-choix était la seule solution dans laquelle je ne perdais pas mon âme.
Voyez vous, Monsieur de Député, j’avais choisi comme slogan de ma campagne aux élections cantonales : « L’avenir, le cœur et les mains ». Parceque je crois que l’on construit l’avenir en mettant en cohérence ses valeurs et son action. Je ne crois pas que l’on puisse avoir son âme d’un côté, et mettre son action de l’autre. Si comme vous le dites, Bordères est plus près d’Agen que de Neuilly et votre histoire personnelle plus proche de Bayrou que de Sarkozy, comment faites-vous pour mettre d’un côté les valeurs, et de l’autre les choix et l’action. Comment faites-vous pour vivre ainsi coupé en deux ?
Vous évoquez le « rapprochement des centres ». Je ne suis pas sûr de savoir ce que sont « les centres ». Ce dont je suis sûr, c’est que la politique mise en place par la majorité à laquelle vous appartenez ne m’apparaît en rien centriste. Que toutes les mini-requêtes des quelques centristes encore égarés dans cette majorité ont été ignorées, parfois même en humiliant leurs auteurs.
Le rapprochement des centres se fera sur des valeurs humanistes, loin de celles mises en avant par le pouvoir actuel. Avec qui gouverner ? Avec ceux qui partagent ces valeurs. Ils sont du centre, certains sont de droite, et d’autres de gauche. Mais s’ils partagent ces valeurs, ils sauront trouver le moyen de redonner du sens à notre devise républicaine : Liberté – Egalité – Fraternité.
Vous attendez la suite ? Moi aussi, et nous avons, au Mouvement Démocrate, la ferme intention de contribuer à son écriture.
Patrick Beauvillard
Président du Mouvement Démocrate de Lot-et-Garonne